Tour de France 1961 : Anquetil écrasant... et sifflé

Tour de France 1961 : Anquetil écrasant... et sifflé©Media365
A lire aussi

Thomas Siniecki, Media365 : publié le mardi 15 juin 2021 à 11h00

La saveur de la victoire sur le Tour de France 1961, pour Jacques Anquetil (sa deuxième sur les cinq de sa carrière), a toujours gardé un goût d'inachevé. A l'arrivée, les spectateurs ont conspué le grand vainqueur car il était trop fort.



"J'ai porté le premier, je porterai le dernier." Prophétisant dans la paraphrase Christophe Dugarry après son but lors du Mondial 98, c'est aussi ce qu'aurait pu dire Jacques Anquetil en 1961. Déjà vainqueur du Tour de France en 1957, le Normand réussit la passe de deux quatre ans plus tard en réussissant une performance incroyable : porter le maillot jaune du début à la fin de la course. Un objectif annoncé avant la course, ce qui rend l'exploit d'autant plus immense. L'Italien Guido Carlesi, deuxième, est relégué à plus de douze minutes. Cette domination outrageuse conduira à la fin des équipes nationales sur le Tour, une grande majorité dénonçant le verrouillage trop important des étapes à cause de cette organisation de la compétition.

Pourtant, Jacques Anquetil n'a gagné que deux étapes cette année-là. Mais après avoir réglé la concurrence lors du premier contre-la-montre à Versailles, en mettant d'entrée de jeu cinq minutes à tout le monde, il a continué de gérer son fossé face à ses poursuivants. Avant de lever les bras à nouveau, le 14 juillet, comme un symbole. C'était pour le compte de la 19eme étape, encore un contre-la-montre qui reliait Bergerac à Périgueux. Arrivant deux jours plus tard dans la folie du Parc des Princes, quand celui-ci était encore un vélodrome, le "grand Jacques" essuie quelques sifflets malgré sa victoire finale. Trop écrasant, même aux yeux de ses propres supporters français...

Goddet : "Les coureurs sont des nains"

Lors de la neuvième étape, par exemple, il met pied à terre à plusieurs reprises pour changer de vélo et Gaul, sentant bien sûr l'opportunité inespérée, l'attaque à ce moment-là. En vain. Jacques Goddet - directeur du Tour et fondateur de L'Equipe - s'en prend dans son journal aux adversaires de l'omnipotent leader. Il ne fait pas semblant, en utilisant des termes qui seraient impensables de nos jours : "Les coureurs modernes, mis à part Jacques Anquetil, sont des nains. Oui, d'affreux nains ou bien impuissants, comme l'est devenu Gaul. Ou bien résignés, satisfaits de leur médiocrité et très heureux de décrocher un accessit. Des petits hommes qui ont réussi à s'épargner, à éviter de se donner du mal, des pleutres qui, surtout, ont peur de souffrir."

Raymond Poulidor, dont Jacques Anquetil a obtenu la non-sélection, viendra largement pimenter ses trois succès suivants, de 1962 à 1964. Pourtant, lors de cette arrivée au Parc en 1961, il offre la victoire sur un plateau à son équipier Robert Cazala sur le sprint final : "Courir un Tour de France aux côtés d'un tel champion, c'est un immense plaisir. Même si je n'avais pas gagné l'étape, j'aurais aussitôt rengagé pour l'année prochaine. Mais Jacques Anquetil m'a prouvé sa grandeur." Un altruisme qui ne suffit donc pas à calmer les ardeurs des spectateurs parisiens blasés... "Plus tard, lorsqu'il a acheté un petit bateau, il l'a appelé Sifflets", révèle Daniel Mangeas, le speaker historique du Tour, pour Ouest-France. Preuve que l'épisode l'a affecté...


"On lui rentrait dedans du premier au dernier kilomètre rappelle Raphaël Geminiani, mémoire du cyclisme (96 ans) en tant que coureur, puis directeur sportif et consultant. Son travail de défense était merveilleux, mais pas apparent." Jacques Anquetil, touché par la nuée de sifflets qui se poursuit sur le podium, ne lève pas le bras. Il part se réfugier chez lui, à Saint-Adrien dans la banlieue de Rouen - d'où est parti ce Tour 1961 -, et perd définitivement toute insouciance. "La première chose qu'il a fait en rentrant, sur son bateau, c'est de siffler une bouteille de champagne, se souvenait sa femme Janine. Il avait de la peine, il se demandait ce qu'il fallait faire pour être populaire. Pour moi, cette année a été la plus dure, il ne supportait plus que moi. Mais je me faisais engueuler à tout bout de champ..."

Ironie du sort et surtout du sport, Jacques Anquetil gagnera donc sa popularité grâce à sa rivalité avec Raymond Poulidor... qui restera invariablement le coureur le plus aimé du peuple français, de par sa fameuse et légendaire image de perdant magnifique. Le "grand Jacques" n'a jamais été autant dominant que lors de ce Tour 1961, une année où il avait déjà remporté Paris-Nice avant de connaître une déception au Giro. Là où l'ensemble de ses compatriotes auraient dû se réjouir de cette confirmation en grande pompe, cette ingrate blessure restera en quelque sorte éternelle. Et elle rappelle enfin que non, tous les spectateurs et fans de sport n'étaient pas forcément empreints de meilleures valeurs il y a 60 ans qu'en 2021...

Vos réactions doivent respecter nos CGU.