Jeux d'hiver 1960 : Vuarnet avait tout vu

Jeux d'hiver 1960 : Vuarnet avait tout vu©Media365
A lire aussi

Thomas Siniecki, Media365 : publié le mardi 25 janvier 2022 à 22h30

Jean Vuarnet n'est pas resté célèbre que pour la marque de lunettes à son nom. Dans l'histoire du ski, c'est avant tout celui qui a été sacré champion olympique de descente, il y a plus de 60 ans, en utilisant pour la première fois la technique de l'oeuf.



Lorsque Jean Vuarnet est médaillé d'or sur la descente en 1960, à Squaw Valley pour la huitième édition des Jeux d'hiver (mais seulement la quatrième descente de l'histoire olympique), il se place entre Jean Oreiller et Jean-Claude Killy, respectivement titrés en 1948 (à Saint-Moritz) et en 1968 (à Grenoble). Champion sur des skis métalliques, qui succèdent aux anciennes spatules en bois, le natif de Tunisie est resté dans les mémoires pour avoir inventé une technique : la fameuse position de l'oeuf. Obsédé par le moindre détail, l'aérodynamique et son influence sur les performances n'y échappait pas. Pas plus que la reconnaissance de la piste, qu'il avait arpentée mètre par mètre dans la station californienne afin de préparer au mieux son immense succès à venir.

"Ce n'est pas moi qui ai inventé ce terme de l'oeuf, mais Sport Magazine après ma victoire. Moi, j'appelais ça de la recherche de vitesse, point." Pour Luc Alphand, illustre successeur près d'un demi-siècle plus tard - mais pas au palmarès olympique -, "il fait partie de la légende et du patrimoine du ski français" : "Son titre olympique mais aussi cette position de l'oeuf, c'était donc un des premiers à essayer d'aller vite. C'est un de nos grands noms." Vuarnet a donc incontestablement participé à faire passer le ski dans une autre dimension, et ce en dépit des vives critiques. Comme tous les grands génies précurseurs, dans tous les domaines, il était d'abord taxé de fou car contraire à l'enseignement traditionnel du ski. Alors que chacun ne pense qu'au virage, même en descente, il songe à la ligne droite avec son entraîneur Georges Joubert.

"Cette position n'était pas le fruit d'un déclic brutal"

"Dès 1956, nous avions décidé de rester fidèles à nos principes et de toujours évoluer, sans méthode absolument stagnante ni de dogme qui ne change jamais. C'est ainsi que nous sommes désormais modernes, ce qui répond à l'idée de rendre les choses faciles. Je suis arrivé en 1952 à Grenoble et nous avons écrit un premier livre en 1956, après nos premières recherches. Nous n'étions alors plus novices. L'évolution s'est ensuite faite très rapidement. Si on se laisse dépasser, si on attend cinq ans pour laisser passer les détails, ça créerait un fossé." La conclusion, pour Vuarnet le fin scientifique, coule ainsi de source après ses exploits américains : "Le grand public a pris ça comme une grande claque, alors que cette position n'était pas le fruit d'un déclic brutal."

En plus d'avoir marqué son sport à tout jamais, cette posture de l'oeuf lui permet de récolter tous les fruits de son travail avec pas moins d'une demi-seconde d'avance sur l'Allemand Hans-Peter Lanig et neuf dixièmes sur son compatriote français Guy Périllat, qui décrochera donc la médaille de bronze. Vuarnet avale littéralement les 3,2 kilomètres de descente en 2'06", flashé à 115 km/h au plus rapide de sa descente pour la gloire. Il se régale alors d'une piste parfaitement lissée par les dameuses, ces machines "qui n'existaient pas en Europe". En 2010, pour célébrer le cinquantenaire de sa victoire, il s'en souvenait de manière extrêmement précise : "A 60 mètres du départ, j'ai fait une faute, j'étais parti trop vite, et j'ai dérapé. Je me suis dit que c'était fichu."


Et pour cause... "Je m'arrête, j'écoute : rien. Le haut-parleur qui annonçait le temps des coureurs était tombé en panne ! Le public était muet et le tableau d'affichage immobile, avec le n°7 de Lanig, au sommet. Soudain, le tableau s'est mis à bouger, le 7 a glissé vers le bas et le 10 l'a remplacé en première ligne. Le 10, c'était moi. Il faisait très beau, j'étais en grande forme et j'avais, enfin, le bon matériel." La station de Squaw Valley, il y a quelques mois, a été rebaptisée Palisades Tahoe afin de respecter la mémoire des femmes amérindiennes. Mais la station la plus importante, aux yeux de Vuarnet, était celle d'Avoriaz. Président de l'office du tourisme, il a étendu le domaine jusqu'à la Suisse pour devenir celui des Portes du Soleil, toujours un des plus grands des Alpes.

Vuarnet, c'est aussi des lunettes, bien sûr. Une histoire également liée à celle de son titre olympique, puisque c'est au retour de Squaw Valley que le Français a donné son autorisation pour qu'une marque déjà existante depuis peu prenne son nom. Pour ne jamais le quitter depuis. "Un opticien voulait tester des verres. Je les portais pour cette descente olympique, j'ai gagné. Il m'a proposé un accord..." Vice-président de la Fédération française dans les années 1970, Vuarnet a cumulé les casquettes et laisse une trace indélébile. "C'était un peu notre père spirituel, un visionnaire qui a énormément apporté tant avec sa carrière que lors de sa reconversion", concluait (pour L'Equipe) Antoine Dénériaz, le dernier champion olympique français de descente, afin de rendre hommage au pionnier, décédé le 1er janvier 2017.

Vos réactions doivent respecter nos CGU.