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Tunisie : Jaïdi veut entraîner en Premier League

Tunisie : Jaïdi veut entraîner en Premier League©Media365
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, publié le 20 mai

Ancien défenseur international tunisien, Radhi Jaïdi a évolué à l'Espérance de Tunis, remporté la CAN 2004 avant de rejoindre la Premier League. Fidèle à Southampton, l'ex-vainqueur de la Ligue des Champions africaine entraîne depuis cet hiver Hartford, en USL (D2 nord-américaine). Entretien exclusif avec un jeune coach ambitieux.

Radhi, comment avez-vous réagi à la crise du coronavirus ?
Cette crise mondiale était inattendue. Mais une des caractéristiques que les managers doivent avoir est d'être flexibles par rapport aux événements pour essayer de trouver la meilleure solution. Depuis le 13 mars, j'ai bien analysé la situation, j'ai pris un maximum d'informations sur ce qui se passait dans le monde comme sur les contraintes locales. On a donné un programme individualisé aux joueurs, on a essayé dans le staff d'être en contact continu avec eux, et créatifs pour préserver l'équilibre moral et physique des joueurs. On maintient leur condition physique sans oublier le côté psychologique et moral, qui est capital. J'essaye de prendre soin des individus, je suis en contact permanent avec eux, j'en appelle deux ou trois chaque jour.

Vous avez été envoyé à votre poste actuel par Southampton. Qu'y avez-vous appris ?
J'y suis resté dix ans, et j'y ai beaucoup appris. Ma reconversion s'est faite sur place, le club m'a permis de passer des cycles de développement en tant que coach. Chez les Saints, j'ai été assistant des U21, puis lead coach, j'ai passé mes certificats UEFA et j'ai eu l'opportunité de travailler avec de grands entraîneurs. Cela m'a donné un bagage pédagogique et m'a aidé à prendre confiance en mes capacités. Mon objectif a toujours été de devenir coach d'équipe A. J'ai donc saisi cette opportunité de prouver ma valeur comme coach en équipe A.

« J'ai appris beaucoup à Southampton »



Entraîner en Premier League reste-t-il un objectif à long terme ?
Je dois me développer un peu, la Premier League est un objectif personnel parce que je connais très bien ce championnat ou j'ai évolué plusieurs années. Mais en attendant, je pense à m'investir dans le projet de Hartford et rester ouvert à un retour en Europe si une opportunité se présente.

Vous suivez donc l'exemple de Patrick Vieira, qui monte progressivement les échelons...
Oui. On a joué contre les U23 de Manchester City de Patrick Vieira. On a eu quelques discussions sur les certificats à passer et le parcours à suivre. Lui est parti aux USA, avant de revenir en France pour une autre expérience. J'ai pensé à lui, joueur contre qui j'ai joué, que j'ai côtoyé comme coach. Il montre que le chemin vers le haut niveau suppose plusieurs étapes. J'aimerais aussi suivre sa trajectoire, des jeunes de City à la MLS puis à l'Europe.

Récemment, l'ancien sélectionneur de la RD Congo, Florent Ibenge, déplorait que l'on ne confie souvent que des équipes réserves aux jeunes techniciens africains. Ces derniers doivent-ils en faire plus que les autres ?
Oui. Cela montre que les dirigeants ne font pas confiance. Mais cela veut aussi dire que l'entraîneur africain doit pousser plus, être plus ambitieux encore. On a beaucoup d'anciens joueurs qui ne sont pas conscients qu'il faut faire toute une reconversion, un recyclage pour arriver sur le banc d'une équipe A. Leur donner des jeunes, c'est une étape, qui doit préparer à la suite. Regardez par exemple Aliou Cissé, qui est en train de réussir à construire une belle équipe. Regardez aussi Djamel Belmadi avec l'Algérie. Ils ont tout : passion, énergie, volonté, confiance. L'entraîneur africain qui prend les rênes de son pays amène les valeurs locales avec lui et la mentalité qui va avec. Donnez leur un environnement apaisé et du temps, et ils réussissent ! Les pays africains ont beaucoup de problèmes, que ce soit en matière de développement, d'infrastructures ou de formation... Un entraîneur doit avoir le temps et la confiance de ses dirigeants. Cissé et Belmadi le montrent. Mais il faut aussi que l'entraîneur africain existe au haut niveau, dans le football de clubs. Comme joueurs, on est déjà là. Reste à franchir le pas comme entraîneurs. Mais les Africains ont-ils la volonté, le bon conseil, les conditions adéquates ? Il faut multiplier le nombre et les bons exemples pour faire école et avoir la réussite, que la réponse devienne positive.

« Les joueurs tunisiens n'aiment pas beaucoup souffrir »



Quel regard portez-vous sur le fait que les joueurs tunisiens aient souvent du mal à s'exporter durablement en Europe ?
Certains joueurs tunisiens ont bien réussi en Europe. Je pense à Hatem Trabelsi, Karim Haggui ou Zoubaier Baya un peu avant eux. Mais il y a eu pas mal d'échecs aussi. Sur le fond, je pense que c'est un problème profond qui est lié à nos mentalités et nos capacités d'accepter l'exigence du haut niveau tant d'un point de vue sportif, qu'extra sportif. Le travail quotidien, l'hygiène de vie, la force mentale et beaucoup d'autres critères sont importants pour réussir en Europe. Les joueurs tunisiens n'aiment pas beaucoup souffrir, malgré leurs talents techniques indéniables. Mais le monde professionnel et le succès au plus haut niveau demande beaucoup de sacrifices et de persévérance. Quand j'ai joué en Angleterre, j'ai travaillé très dur pour atteindre ce niveau et perdurer en Premier League.

La Tunisie n'a gagné la CAN qu'une seule fois, en 2004. Que manque-t-il selon vous aux Aigles de Carthage pour être plus souvent sur le podium africain ?
C'est vrai qu'on n'a pas gagné la CAN depuis longtemps. On pensait avoir une petite chance en 2019, mais certaines décisions n'ont pas été les bonnes, et on s'est contenté d'une demi-finale. Notre problème c'est un problème de continuité, qui provient de notre manque de planification. On planifie sur 2-3 ans (d'une CAN à l'autre), pas sur 10. En outre, les mandats à la FTF sont courts, cela n'aide pas à planifier correctement. On souffre aussi parfois d'un manque de patience du public ou des instances. Or les joueurs comme les entraîneurs ont besoin de temps. Imaginez si Belmadi n'avait pas gagné la CAN... Peut-être la Fédération algérienne aurait-elle amené un étranger. C'est trop souvent le cas. Si une génération perd, on change tout de suite... On croit gagner du temps, mais cela en fait perdre ! Autre élément important : nos championnats sont basés sur 2 ou 3 équipes, l'Espérance, le Club Africain et l'Etoile du Sahel principalement. Mais où sont les autres ? On a besoin de davantage de concurrence, d'avoir des jeunes plus exposés, d'avoir plus d'équipes régulièrement en Coupes africaines.

Le passage à neuf ou dix qualifiés africains à compter de la Coupe du monde 2026 favorisera-t-il la régularité de la Tunisie au haut niveau ?
Oui. Cela peut augmenter la concurrence entre les équipes nationales, créer de l'émulation. Cela peut aussi favoriser certaines surprises, comme on l'a déjà vu avec le Bénin ou Madagascar. On peut espérer voir la Tunisie plus régulière. On voit nos clubs dominer au niveau continental ces dernières années. J'espère que cela peut avoir un effet positif sur l'équipe nationale. Les deux marchent souvent ensemble.

« Locaux ou binationaux, tous tunisiens »



Quels sont les clés d'une bonne alchimie entre joueurs locaux et binationaux ?
Pour un entraîneur, c'est facile, il faut amener les meilleurs. Locaux ou binationaux, cela ne change rien, on est tous tunisiens. En 2004, on avait trois backgrounds dans le vestiaire : des Brésiliens naturalisés, des binationaux comme Chedli, Benachour ou Nafti, et des locaux, qui évoluaient dans les grandes équipes locales ou en Europe, comme Hatem Trabelsi. Mais c'était un équilibre, avec pratiquement tous les meilleurs joueurs du moment. Et quand je parle d'équilibre, ce n'était pas seulement sur le terrain mais aussi à l'extérieur. L'entraîneur qui réussira sera celui qui trouvera cet équilibre et le schéma qui va avec. J'ai senti quand j'étais dans le groupe de 2004 que j'étais entre les composantes, je communiquais aussi bien avec ceux qui parlaient français qu'avec ceux qui parlaient arabe. J'étais bien en équilibre, ami avec tous, à l'aise avec tous.

Quelle a été la plus belle émotion de votre carrière à ce jour ?
J'ai eu beaucoup d'émotions. J'en ai eu des très fortes avec l'équipe nationale en 2004, tout le monde m'en parle encore. Cette victoire à la CAN, à domicile, c'était quelque chose d'extraordinaire pour moi et pour tout un peuple. 12 millions de Tunisiens s'en souviennent jusqu'à maintenant comme si c'était hier. Je ne sais pas si j'ai eu plus fort que ça, voir mon peuple partout dans les rues, qui fête ca, c'est inoubliable. A chaque fois que je rentre en Tunisie, les gens me parlent de ça... Bon, j'ai eu d'autres grands moments, ma première année en Premier League avec B était très réussie, d'autant que j'étais le premier Tunisien à jouer en Premier League. J'ai marqué des buts contre des grandes équipes comme Chelsea, Liverpool ou Tottenham, ce sont des beaux souvenirs... Cela me donne de l'énergie et de la patience pour un jour revivre ces émotions depuis le banc.

Quel lien gardez-vous avec l'Espérance de Tunis, qui vous a révélé ?
J'y suis resté 11 ans. Le lien est très fort. J'y ai tout appris sur le football, j'y ai gagné beaucoup de trophées, jusqu'au plus haut niveau africain, avec des finales de Coupes et une Supercoupe gagnée en RDC. Le retour, l'arrivée au stade Chedly Zouiten, plein, la célébration du trophée avec nos fans, tout cela reste gravé en moi. Impossible aussi d'oublier la finale contre le Raja, qui est une émotion très forte, mais dans l'autre sens... Mais le club a gagné 3 finales au moins depuis, donc cela n'a pas trop freiné son élan...

« Roger Lemerre m'a ouvert les yeux »



Avez-vous des entraîneurs modèles, des coachs qui vous inspirent ?
Comme joueur j'ai eu la chance de m'entraîner avec beaucoup de coachs. A l'Espérance, on avait pratiquement chaque année un nouveau coach, à part les périodes Zouaoui ou Benzarti. J'ai eu des entraîneurs brésiliens, italiens, français ou suisses. Cela m'a donné beaucoup de contacts avec les différentes cultures et approches. Il y avait des entraîneurs ouverts et d'autres plus fermés, des entraîneurs agressifs et d'autres plus détendus... Roger Lemerre m'a donné une direction. J'avais déjà des idées avant de le rencontrer, mais Roger Lemerre m'a amené à une autre idée de ce que pouvait accomplir un entraîneur professionnel. Il m'a ouvert les yeux sur les autres niveaux, lui qui avait gagné la Coupe du monde et l'Euro, et qui allait gagner la CAN avec nous.

Roger Lemerre avait une image publique difficile. Etait-il différent avec les joueurs ?
Il y a deux choses essentielles pour un coach : l'aspect humain et l'aspect professionnel. Roger Lemerre nous a protégés du monde extérieur. L'environnement était sain, transparent. Le coach était très ouvert avec les joueurs, il ne cessait de nous donner des conseils et sa porte était toujours ouverte. J'en ai beaucoup profité. J'avais de longues conversations formelles et informelles avec lui. On avait besoin de quelqu'un comme lui en Tunisie, pour son exigence avec les médias, qui allait jusqu'à de l'agressivité.

Quelles sont vos idées directrices en matière tactique ?
Mes idées sont larges, j'ai vu beaucoup d'exemples et de philosophies du jeu en action. J'aime beaucoup le football technique, mais j'ai aussi appris énormément du foot anglais, qui est très physique et solidaire. Mon football est un mix de ces influences, avec une volonté de presser haut et agressif, à l'image de ce que proposent Jürgen Klopp avec Liverpool ou Julian Nagelsmann avec Leipzig.

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