Guillou : " L'effet loupe va être énorme "

Guillou : " L'effet loupe va être énorme "©Media365

Thomas Siniecki : publié le samedi 16 mai 2020 à 09h00

Patrick Guillou, le consultant Bundesliga de beIN SPORTS, démarre un grand week-end avec Jean-Charles Sabattier : Dortmund - Schalke samedi à 15h30, Union Berlin - Bayern dimanche à 18h, Werder - Leverkusen lundi à 20h30.



Patrick, c'est l'heure de la reprise !
Je me prépare, je bosse, je lis trois heures par match comme toujours, et peut-être plus encore. Le contexte est particulier, mais après il faut se lancer, il faut plonger et lâcher. Tout en gardant de la mesure, afin de trouver le moyen de véhiculer notre passion du football allemand avec Jean-Charles Sabatier. Il faut aussi analyser tout ce qu'il s'est passé les semaines et les mois précédents, pour ne pas donner l'impression qu'on ne pense qu'à nous. Mais si on peut partager un instant de bonheur, deux heures ensemble, et très modestement reprendre le dessus sur la vie... Si la Bundesliga peut disputer ses neuf dernières journées, ce sera un petit signe, une petite victoire sur le coronavirus.

Quelles ont été les dernières décisions prises par la Bundesliga ?
Cinq points viennent d'être modifiés jeudi. Il y a la possibilité de prolonger au-delà du 30 juin, du coup de décaler éventuellement la reprise de la saison prochaine ; la possibilité aussi de jouer sur un terrain neutre, toujours à huis clos bien sûr, si une zone spécifique est touchée et devient un cluster, si ça fragilise la santé des joueurs alors qu'ils sont tous testés négatifs ; il y a également les mesures d'hygiène qui entrent désormais dans un cadre juridique contraignant, tout un protocole qui sera appliqué par un représentant de l'Etat, à propos des interactions de chacun etc. ; les coachs pourront faire cinq changements, ce qui suit les directives de la FIFA, à condition qu'ils soient effectués en trois fois maximum ; et enfin la modification possible de la période des transferts.

Ça doit être un moment particulier pour vous, amoureux de cette Bundesliga sur qui les yeux du monde vont se braquer...
L'effet loupe va être énorme. Aux joueurs de bien prendre conscience que ce n'est pas uniquement le football allemand. Ce n'est pas très surprenant qu'on reprenne en Allemagne, au vu de leur respect des règles et de la rigueur. Mais là, c'est une question de solidarité et d'effet domino. L'Italie, l'Espagne, l'Angleterre, l'UEFA, la FIFA, tout le monde va regarder pour voir comment on peut faire et améliorer les choses. Même pour les festivals, les concerts... Ce sera un numéro d'équilibriste. Il reste 163 matchs à disputer, entre les deux premières divisions et les trois matchs de Coupe.

Que savez-vous du ressenti des joueurs ?
Neven Subotic a dit qu'il aurait été bon d'intégrer un peu plus ce qu'ils vivent. Mais globalement, ils sont ravis de reprendre. Ils sont rassurés par les nombreux tests, ils savent que le partenaire à côté n'a pas de symptôme. C'est important pour le relâchement. Il y aura les retours sur les premiers tests dès lundi ou mardi, on verra ainsi ce qu'il en est. Il est évident que si deux ou trois équipes se retrouvent en quarantaine, ce sera compliqué.

« La curieuse impression que le soutien politique n'a pas été le même qu'en France »

N'avez-vous pas la sensation, tout de même, que la Bundesliga va essuyer les plâtres ?
Non, c'est un intérêt collectif. Si ça n'avait pas repris, treize clubs auraient été en grande difficulté, dont trois presque en dépôt de bilan. Le football pro allemand, c'est 70 000 emplois directs. Sur les données allemandes que j'ai, je les ai quasiment toutes, j'ai la curieuse impression que le soutien politique n'a pas été le même qu'en France. Il faut du courage et une volonté. Si les politiques n'avaient pas dit que le football était l'opium du peuple, jamais les dirigeants de la Ligue n'auraient pu proposer leur projet, qui ensuite a encore été modifié pour faciliter la décision d'Angela Merkel. Si autant de monde va dans les stades en Allemagne, ce n'est pas pour rien. Et l'exemplarité ne vaudra pas que pour les joueurs, mais aussi pour les supporters qui devront éviter les attroupements.

Dortmund-Schalke, le derby de la Ruhr sans spectateurs en guise de reprise, c'est un symbole fort...
Schalke a gagné à Dortmund l'an dernier, privant le Borussia de titre. Il y a aussi eu ce 4-4 en 2017, alors qu'il y avait 4-0 à la mi-temps, ou encore ce but du gardien Jens Lehmann en 1997 pour Schalke. En février 2017, lorsque j'étais adjoint de Valérien Ismaël à Wolfsbourg, on avait joué un huis clos partiel à Dortmund, à cause d'une histoire de banderoles. L'ambiance était déjà particulière. Là, il y aura un silence de cathédrale, on entendra tout. Il faut voir aussi la symbolique du « You'll never walk alone », l'histoire et la culture de ce chant à travers le monde du football, comme à Liverpool ou en Ecosse. Même dans un stade vide, les joueurs ne seront pas seuls, car les supporters seront là à distance. L'enjeu, c'est aussi de fédérer, réunir et vivre cette parenthèse dans un monde compliqué.


En Allemagne, Sky proposera à ses téléspectateurs une option avec des bruits de supporters enregistrés...
Ils vont aussi diffuser en clair le multiplex de samedi à 15h30, afin d'éviter que les gens se regroupent dans les bars. Ils doivent le refaire la semaine prochaine. Au-delà de ça, il y a une réglementation dans les stades. Ils peuvent jouer chaque hymne ou mettre la sono sur les buts, mais Cologne et Francfort ne feront pas entrer leurs aigle et bouquetin avant le match... A Mönchengladbach, il y a aussi un nombre conséquent de spectateurs en papier. C'est d'ailleurs là-bas qu'a eu lieu le match référence, face à Cologne. Il avait été reporté au mercredi soir après une tempête, c'était le même jour que PSG - Dortmund et ça avait déjà dû se jouer à huis clos. Cette rencontre a servi de préparation officielle pour les arbitres, afin d'analyser les comportements des joueurs.

Qu'attendez-vous, globalement, de cette reprise ?
Il y aura aussi l'Union Berlin face au Bayern, ce premier match du club de l'ex-RDA à domicile face au géant national. Et lundi, Werder - Leverkusen opposera deux équipes historiques, qui ont remporté des Coupes d'Europe. Pour revenir au Bayern, ils étaient sur une excellente dynamique mais c'est une équipe qui a toujours du mal à se mettre en jambes. Mais globalement, je pense que les favoris feront respecter leur rang, grâce au talent individuel et au vécu de la force collective. L'Union Berlin, en temps normal, aurait été à 110%, face à un Bayern qui reviendrait de Ligue des Champions et serait à 70%. Mais là, ça va se jouer sur la technique et le talent, pas sur l'envie. Je m'attends à un jeu de transition et beaucoup de pertes de balle, ce dont on a l'habitude en début de saison.

Pour terminer, vous serez dans la même cabine avec Jean-Charles Sabattier, mais séparés par une cloison. C'est une grande première...
On a plus de quinze ans de commentaire en commun, on sait qui prend quoi, comment notre binôme fonctionne en amont, notre complémentarité etc. Ces années d'expérience vont aider. En général je parle plus sur les 30 derniers mètres, le premier ralenti est pour moi, à l'intonation de ma voix il sait que je vais finir ma phrase... Même un Augsbourg - Mayence, on le débriefe encore. Mais c'est vrai que selon le positionnement de ses épaules ou son regard, selon notre distance sociale justement, je sais aussi quand je dois intervenir. Là, il y aura un mur... On va essayer de se marcher sur les pieds le moins possible, car la cacophonie, c'est toujours désagréable. On va devoir trouver ça, le ressentir.

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