Stamm seul contre tous ?

Bernard Stamm heureux de repartir autour du monde. (T. Martinez/Sea&Co.)

Bernard Stamm heureux de repartir autour du monde. (T. Martinez/Sea&Co.)

Contraint à l’abandon en 2000-01 et 2008-09, privé de départ en 2004-05 à cause d’un démâtage quelques mois auparavant, Bernard Stamm espère cette fois-ci boucler le Vendée Globe, lui qui a remporté à deux reprises le tour du monde en solitaire par étapes. Pour cela, le Suisse s’est fait construire un bateau à sa mesure, surpuissant, un choix qui ne manque pas d’interpeller.

Bernard Stamm parviendra-t-il enfin à dompter le Vendée Globe ? Lui, le double vainqueur du tour du monde en solitaire par étapes (appelé Around Alone puis Velux 5 Oceans), s’est jusqu’ici toujours cassé le nez sur «l’Everest de la mer» et ce n’est pourtant pas faute de s’y être essayé: en 2000-01, sur un bateau construit de ses mains dans un hangar de Lesconil, le «Bigouden-Suisse», trop juste dans sa préparation, est contraint à l’abandon dans la descente de l’Atlantique (avarie de safran); quatre ans plus tard, cette fois avec les moyens de bien figurer, il ne peut même pas prendre le départ, à cause d’un chavirage quelques mois plus tôt sur la Transat anglaise alors qu’il fait la course en tête. Rebelote en 2008, avec un nouvel abandon, dans l’océan Indien et un arrêt aux Kerguelen qui se termine mal, son Cheminées Poujoulat finissant drossé contre un rocher, occasionnant perte du bateau et démarches administratives à n’en plus finir…

Vous en voulez encore ? Lors de la Transat Jacques-Vabre 2011, sur un nouveau Poujoulat tout juste sorti de chantier, Stamm, avec à son bord Jean-François Cuzon, chavire près des Açores, le bateau manquant de peu de sombrer. Certains ne se seraient sans doute pas remis de ces coups du sort à répétition, pas l’intéressé, qui, lorsqu'on l'interroge sur la question, pointe le décalage entre le regard extérieur et la façon dont le marin vit pareille infortune: "Il y a une chose dont les gens ne se rendent pas forcément compte, c’est que ça se passe très différemment selon que tu es à bord ou que tu regardes. Quand tu regardes et que ça s’arrête, tu te dis: «Fais chier pour lui, ça s’arrête.» Quand tu es à bord, tu te dis la même chose, mais surtout, il faut rentrer, ça ne s’arrête pas ! Tu n’es pas dans une fatalité, mais dans l’action, dirigée déjà vers ta mise en sécurité puis celle du bateau, et après, tu prépares déjà la suite. Et là, c’était hors de question de laisser sombrer tout le boulot fait avant."

Reste qu’il a fallu reconstruire le bateau et se reconstruire, ce qui, du propre aveu du skipper de 48 ans, ne fut pas facile: "C’est comme quand tu rentres au bureau et que sur ton bureau, il y a une montagne de dossier dans tous les sens. Si tu baisses les bras devant la montagne, ça ne le fait pas, après c’est une question d’organisation et de motivation." A quelque chose malheur est bon et ce chavirage non prévu sur le planning, qui a contraint l’équipe à un chantier bien plus important que prévu, a été mis à profit pour tout remettre à plat sur le bateau: "Il y avait des choses dans la conception qui n’étaient pas bonnes. C’est ça le prototype, tu veux faire quelque chose de théoriquement top, pour te rendre compte que pratiquement, ça ne l’est pas."

"J'aime bien finir ce que je commence"

Il faut dire qu’en matière de prototype, Bernard Stamm a poussé le bouchon loin, choisissant, pour dessiner son nouveau bateau, un architecte parfois controversé, le Franco-Argentin Juan Kouyoumdjian (à qui l’ont doit les trois derniers vainqueurs de la Volvo Ocean Race, mais aussi le moins réussi 60 pieds Imoca Pindar), réputé pour sortir des bateaux puissants (trop ?), là où la concurrence misait sur le cabinet VPLP-Verdier, partisan de la légèreté. Besoin de se démarquer chez un marin qui, descendu de ses montagnes suisses pour embrasser une vie de coureur au large, sort du moule ? "Non, ce n’était clairement pas pour me démarquer, répond-il calmement. Si c’était à refaire, je referais ce choix qui me semble juste. Juan, c’est une autre culture, je voulais faire quelque chose qui me corresponde. On a certes fait des erreurs grossières, mais on a fait aussi des choses pas mal et au final, tu fais certes des choix radicalement différents, mais au bout du compte, tu te rends compte que c’est quasi-pareil au niveau vitesse."

Si Christian Le Pape, patron du Pôle Finistère Course au large, où se sont déroulés en septembre-octobre trois stages d’entraînement au Vendée Globe, constate que "Bernard n’a pas été tout le temps premier, mais il l’a été, et en tout cas, il n’est pas décroché", d’autres sont plus circonspects sur les choix architecturaux du Suisse, à l’image de Jean Le Cam qui, s’il avait eu la possibilité de se faire construire un nouveau bateau, n’aurait pas suivi cette voie: "Bernard a fait le choix d’un bateau plus puissant, mais plus difficile à faire marcher, moi j’aurais certainement fait des choix proches des autres (Banque Populaire, Macif, PRB, Virbac-Paprec 3, plans VPLP-Verdier, ndlr), parce que c’est une prise de risques de sortir des sentiers battus quand on fait des investissements pareils. Et ça demande beaucoup de temps d’amélioration et de mise au point."

Du temps, il en aura certainement manqué – chavirage oblige - à Bernard Stamm, lui qui a en outre changé de quille fin septembre, la précédente ne lui donnant pas suffisamment de garanties pour s’attaquer autour du monde. Mais l’intéressé semble persuadé d’avoir les armes pour rivaliser avec les favoris de ce septième Vendée Globe, il ne compte en tout cas pas traîner en route. "J’y vais pour régater, pour gagner, le but, ce n’est pas traîner pour finir, c’est hors de question." Reste que si Bernard Stamm est revenu sur le Globe, c’est aussi parce que, cette fois-ci, il veut aller au bout de l’aventure: "J’aime bien finir ce que je commence, là, ce n’est pas fini, quoi. J'ai bien vu comment on faisait pour sortir du chenal des Sables, j'aimerais bien une fois voir ce que ça fait d'y rentrer..." On ne peut que lui souhaiter…

en images
Joyon quitte Bordeaux Les Girondins sur un bateau Un nouveau bateau pour Dick Tôle froissée... Nouveau départ...