Levet: "Un truc de malade"

Thomas Levet garde un très bon souvenir de la Ryder Cup. (Reuters)

Thomas Levet, dernier Français à avoir disputé (et le seul à avoir gagné) la Ryder Cup, nous décrypte le parfum si particulier de cette compétition. Le vainqueur de l'Open de France 2011 insiste surtout sur son ambiance phénoménale, qu'il explique grâce à des exemples vécus. Deux thèmes reviennent principalement: un planning démentiel pour les joueurs, et un niveau de jeu incroyablement élevé.

Thomas, qu’est-ce qui rend la Ryder Cup si magique, pour le grand public qui aurait envie de s’intéresser ?
Imaginez l’ambiance d’une finale de Ligue des champions, ou des Jeux Olympiques. Mais au lieu de l’avoir sur une heure et demie pour le foot, sur 10 secondes pour le 100m, sur 20 secondes pour le 200m ou sur le temps des applaudissements après une victoire, vous l’avez sur cinq jours. Même à l’entraînement, c’est la même ambiance qu’en Ligue des champions. C’est un truc de fou ! J’ai amené des gens qui ne jouaient pas au golf à la Ryder Cup, ils ont acheté des places. Et depuis, ils jouent tous les jours. Je ne connais pas un spectateur qui ressort avec sa voix, tant il a crié pendant trois jours. C’est un truc de malade.

En tant que résident aux Etats-Unis et amoureux de tous les sports, vous pouvez d’autant mieux comparer cet événement aux autres…
Quand je jouais, à chaque fois que je rentrais un putt, j’avais l’impression de marquer un but dans un match de hockey. C’est quelque chose d’exceptionnel. En tant que joueur, on est dans un état d’adrénaline et de tension qu’on n’a jamais ailleurs. A la fin de la semaine, on ne sait même pas si ça s’est vraiment passé comme on l’a vécu, tellement ce fut incroyable.

Le côté historique de la compétition y est-il aussi pour quelque chose ?
Oui, c’est un des facteurs. Tous les plus grands joueurs du monde y sont passés, les Européens comme les Américains. On dit qu’il n’y a pas de Sud-Africains, de Fidjiens comme Vijay Singh ou d’Australiens. Mais quand on voit que le reste du monde n’a jamais maté les Etats-Unis (depuis 1994 se tient, parallèlement à la Ryder Cup, la Présidents Cup qui oppose sur le même format les Américains à une équipe mondiale privée d'Européens, compétition que les Etats-Unis n'ont perdu qu'une fois en 1998, ndlr) et que les Européens y sont parvenus, ça montre un peu l’exploit de cette équipe qui domine le monstre du golf mondial. C’est vraiment très, très spécial. Les joueurs sont pris là-dedans. Comme je le disais, qu’on ait gagné ou perdu, la semaine a été si magique qu’on n’a pas l’impression d’avoir joué. Ça passe trop vite, tant les joueurs s’amusent. Parce que le niveau de jeu est exceptionnel. Le fait que le public prenne partie pour une équipe, je crois que ça fait monter ce niveau très, très haut sans que les joueurs s’en aperçoivent.

"Johnny Hallyday au Stade de France !"

Aux Etats-Unis, on imagine sans peine que les Américains soutiennent leurs compatriotes. Mais la passion est-elle la même en Europe ?
Bien sûr, c’est même décuplé. Comme ce n’est pas une nation mais un continent, avec plusieurs pays différents, tout le monde se regroupe et est content de supporter une équipe, au-delà des individualités. Et l’appui des Irlandais est très, très important. Ils sont toujours très présents à la Ryder Cup, quoi qu’il arrive, et ils mettent une ambiance de folie. C’est eux qui donnent un peu le ton de l’équipe européenne. On a une équipe de supporters absolument fantastique. C’est irréel, on ne s’attend pas à ça. C’est un peu 12 mercenaires avec des nationalités différentes, mais un public derrière qui est incroyable.

Racontez-nous votre "Ryder" 2004, vécue de l’intérieur…
Un exemple, c’est le planning des joueurs. Il y a quelque chose à faire toutes les 10 minutes, une séance photo, des dédicaces, des drapeaux à signer... C’est un planning de fou. On doit même parfois repousser les séances photo. Je me rappelle d’une qui était à 10 heures du matin et qu’on avait décalée à sept heures, juste pour pouvoir s’entraîner. Sinon, on ne pouvait même pas s’entraîner ! Je me rappelle d’un super putt que j’avais rentré au trou n°8, pour passer 3 up et prendre un avantage presque décisif sur mon adversaire. Et à ce moment-là, le public me criait tellement dessus que je n’entendais plus les voix, je sentais seulement les vibrations. Je vous laisse imaginer le son que ça peut donner… Il y avait 60 mètres à faire pour aller au trou suivant, avec un passage de deux mètres de large à peine, au milieu des spectateurs. Là, c’est vraiment très, très intense, très spécial. Un autre souvenir, c’est lors de la cérémonie d’ouverture sur le practice du parcours. On devait aller en file indienne, dans l’ordre de qualification et accompagnés de nos femmes, d’un bout à l’autre du practice. Il y avait à peu près 250 mètres à traverser. Et là, pareil, il devait y avoir quatre mètres de large pour quatre personnes, et on passait au milieu des gens qui nous criaient dessus. Je peux vous dire que les femmes n’en menaient pas large (sourire) ! On a vraiment l’impression d’être Johnny Hallyday au Stade de France ! Au milieu de tout ça, on se sent comme Zinedine Zidane qui traverserait la foule après un but. Est-ce que vous imaginez ?

Après votre victoire à l’Open de France, vous parliez d’un cycliste du Tour de France à L’Alpe-d’Huez. Les émotions sont-elles comparables ?
On est au milieu des gens, qui sont tellement contents d’assister à un énorme spectacle, tellement derrière une équipe… Oui, c’est la montée de L’Alpe-d’Huez, comme sur le Tour où les gens sont devant vous et s’écartent au dernier moment. C’est exactement ça. Et je vous parle de souvenirs où on ne jouait même pas. La cérémonie d’ouverture était un jour avant le début du tournoi… Ça va être comme ça du mardi matin, pour le premier entraînement, jusqu’au dimanche. Au niveau adrénaline, c’est assez sympathique.

Quel est votre plus grand souvenir de "Ryder", pas forcément en tant que joueur mais aussi en spectateur ou même téléspectateur ?
Je crois que c’est de voir de grosses individualités, avec des caractères bien forgés, former des équipes extraordinaires. C’est le truc marquant de la Ryder Cup. On voit des joueurs qui, parfois, ne s’apprécient pas du tout lors des tournois normaux, s’accrochent en permanence, et qui arrivent à former une équipe soudée comme jamais. C’est ça, la magie de la Ryder Cup. Je ne vais pas donner de noms… Il y a même eu des joueurs qui se parlaient à peine dans la vie, et qui ont fait des partenariats exceptionnels sur le parcours. Et des deux côtés, américain comme européen. Tout le monde se réunit derrière un drapeau, une équipe, et donne le meilleur de soi-même avec toute son énergie durant les trois jours de compétition. Ça pousse les joueurs à un niveau qu’eux-mêmes ne se soupçonnent pas. Quand je regarde, je me dis que c’est bizarre: les mecs ne loupent pas un coup et jouent comme des magiciens, et ils ne jouent pas de la même façon la semaine suivante. Il y a une magie de l’événement, et je crois aussi que c’est parce que les joueurs sont tous remontés, transcendés par la rareté de pouvoir jouer une Ryder Cup dans une carrière. Il y a 12 joueurs de chaque côté de l’Atlantique… Dans mon cas, quand j’y ai participé en 2004, ça faisait déjà 16 ans que j’étais pro ! L’aboutissement de tout le travail d’une carrière arrive quand on joue la "Ryder". Il y a toute la satisfaction, la prise de conscience… Tout ça s’accumule, et les joueurs volent à trois mètres au-dessus du sol ! Rien ne peut les arrêter.