Armstrong, le grand déballage

George Hincapie a fini par témoigner contre Lance Armstrong.

George Hincapie a fini par témoigner contre Lance Armstrong.

Dans la foulée de la publication du rapport de l'USADA, à charge contre Lance Armstrong, les anciens coéquipiers de l'Américain au sein de l'US Postal ont brisé le silence. Les anciens lieutenants du Texan sont désormais ses adversaires, après avoir témoigné contre lui durant l'enquête. Ce sont eux qui ont révélé les secrets du système Armstrong. 

Que retenir du rapport de 1000 pages, à charge contre Lance Armstrong, transmis mardi soir par l’agence américaine antidopage, aux instances dirigeantes du cyclisme et de la lutte contre le dopage ? Probablement l’ampleur du dossier, et sans doute le nombre de témoignages à l’encontre du futur ex-septuple vainqueur du Tour de France. Faute de pouvoir s’appuyer sur des contrôles positifs ("500 contrôles, tous négatifs", est le moyen de défense favori d’Armstrong), mais seulement sur des valeurs sanguines très anormales sur la période 2009-2010, l’USADA est allée puiser ses informations auprès de l’encadrement de l’US Postal, et surtout auprès des anciens coéquipiers du coureur américain, pour décrypter "le programme de dopage le plus perfectionné, le plus professionnel et le plus efficace jamais vu dans le sport". Au total, ce sont 11 anciens lieutenants d'Armstrong qui ont brisé le tabou : Frankie Andreu, Michael Barry, Tom Danielson, Tyler Hamilton, George Hincapie, Floyd Landis, Levi Leipheimer, Stephen Swart, Christian Vande Velde, Jonathan Vaughters et David Zabriskie.

Il fut un temps ou Floyd Landis, puis Tyler Hamilton, étaient les seuls à lutter, malgré les pressions, contre l’institution Armstrong. Cette fois, même Hincapie, fidèle parmi les fidèles, membre de la formation américaine de 1997 à 2007, et bras droit du Texan, s’est livré : "En raison de mon amour pour ce sport (...), il est aujourd'hui extrêmement difficile pour moi d'admettre que j'ai utilisé pendant une partie de ma carrière des substances interdites. Très tôt dans ma carrière, il est devenu évident pour moi que, compte tenu de l'usage répandu de produits dopants par les cyclistes au sommet, il était impossible d'être compétitif au plus haut niveau sans y recourir", a confié le coureur de 39 ans dans un communiqué avant d’annoncer sa retraite. Durant son interrogatoire, Hincapie a notamment déclaré avoir prévenu Armstrong de la présence de contrôleurs anti-dopage avant une course en Espagne et qu'Armstrong s'était retiré de la course.

L'EPO, produit miracle

Travis Tygart, le président de l’USADA, se réjouit de voir que la loi du silence a été brisée. "Il a fallu un courage immense aux coureurs de l'US Postal et aux autres pour se présenter et dire la vérité. Ce n'est pas évident de reconnaître ses erreurs et d'accepter sa sanction", dit-il. Plusieurs des coureurs interrogés sont encore en activité, et seront suspendus pour une durée de six mois à compter du mois de septembre. C’est le cas du Canadien Michael Barry, qui a lui aussi annoncé sa retraite. "Peu après, je me suis rendu compte que la réalité n'était pas telle que je l'avais rêvée. Le dopage était devenu un problème endémique dans le cyclisme professionnel, explique le coureur du Team Sky. Après avoir été encouragé par l'équipe, mis sous pression pour améliorer mes performances et poussé jusqu'à mes limites physiques, j'ai franchi une ligne que j'avais promis à moi et à d'autres de ne jamais franchir: je me suis dopé."

"Après m’être distingué dans une course importante, le staff m’a donné des produits dopants et m’a montré comment procéder, raconte de son côté David Zabriskie. J’étais dévasté, choqué. Je n’avais jamais pris de drogues et n’avais jamais essayé d’en prendre. Je me suis interrogé, j’ai résisté, mais finalement, je suis tombé dans le piège et j’ai cédé à la pression." La pression, voilà un problème soulevé par pratiquement l’ensemble des témoins. Car plus qu’un vaste réseau de dopage, le système Armstrong relevait avant tout de l’endoctrinement. Ainsi, dans un échange de mails avec Frankie Andreu, Jonathan Vaughters confiait au début des années 2000 sa surprise de ne constater qu’aucun des coureurs du Crédit Agricole, sa nouvelle équipe, n’avait recours au dopage. "J’ai réalisé que Lance nous avait raconté de la merde en nous disant que tout le monde se dopait", écrivait l’Américain.

Au sein de l’US Postal, le dopage était bien une institution, et Lance Armstrong et Johan Bruyneel (‘’recruté’’ par Armstrong en 1999) avaient un contrôle total. Le manager belge était selon les témoignages de ses coureurs obsédé par les valeurs sanguines. L’EPO était donc le produit miracle. Celui qui permettait à ces coureurs de classiques comme George Hincapie de "voler" dans les cols. Des médecins ont rapidement rejoint le projet, à commencer par le Dr. Del Moral, qui a œuvré auprès de la formation américaine entre 1999 et 2003. "En 1999, il est arrivé au début de saison lors du camp d'entraînement en Californie afin de parler de son programme avec chaque coureur, raconte Jonathan Vaughters. Il a présenté un tableau Excel dans lequel était indiqué quand on devait utiliser de l'hormone de croissance et quand il fallait commencer l'EPO." L’équipe était divisée en deux groupes. Une partie courrait l’ensemble de la saison, l’autre se focalisait exclusivement sur le Tour de France, pour éviter les contrôles. Au sein de cette "A-Team", les grimpeurs, comme Kevin Livingston, Tyler Hamilton ou Levi Leipheimer, étaient choyés. Ils avaient droit à un traitement de faveur, notamment durant les trois semaines du Tour de France, où ils avaient accès au van de l’US Postal, où Armstrong et son équipe étaient ravitaillés en produits (EPO, hormones de croissance, testostérone puis transfusions sanguines) par le fameux "Motoman." Armstrong se dopait ouvertement, s’en vantait, en plaisantait. "Maintenant tu pourras écrire un livre sur le dopage à l’EPO", a-t-il lancé un jour en s’injectant à Jonathan Vaughters.

Hamilton : "Un grand pas"

Au sein de ce système, comme dans les pelotons, Armstrong était bien "le boss". Les coureurs qui exprimaient leur inquiétude étaient rapidement rassurés. Dans le cas contraire, ils subissaient des menaces. Tyler Hamilton et Floyd Landis avaient déjà confié avoir été menacés par "L.A.", Frankie Andreu, Levi Leipheimer, ou encore Filippo Simeoni (qui avait témoigné contre le Dr. Ferrari), les ont rejoints. Le Texan s’en était également pris directement à Christophe Bassons, le "chevalier blanc" du cyclisme après l’affaire Festina, et donc au début de l’ère Armstrong, car celui-ci avait exprimé ses doutes concernant les performances de l’Américain sur le Tour 1999. Désormais, le rapport de force s’est inversé, l’icône Armstrong est piétinée de toutes parts. "Ce que ces coureurs ont fait, ils l'ont fait pour le bien de leur sport et pour les jeunes cyclistes qui espèrent atteindre leurs rêves sans jamais avoir recours à des pratiques ou des produits dopants", note Travis Tygart.

"Aujourd’hui, c’est un grand pas de fait pour le futur de notre sport", s’est réjoui Tyler Hamilton sur son compte twitter. De son côté, Jonathan Vaughters estime que "c'est nécessaire pour un changement durable de culture et pour la santé du sport." Vaughters a pris la tête en 2006 de la structure Slisptream Sports, qui emploie aujourd’hui au sein de la formation Garmin-Sharp le repenti David Millar, mais également trois anciens de l’US Postal, Tom Danielson, Christian Vande Velde et David Zabriskie, en plus de Vaughters. "Nous avons créé Slipstream Sports parce que nous voulions créer une équipe où les coureurs pourraient courir en étant 100% propres, a expliqué la fondation dans un communiqué, mardi. Aujourd’hui, nous sommes encouragés par les pas de géants effectués par le cyclisme pour s’assainir. Mais alors qu’il est important de noter que le cyclisme n’a jamais été aussi propre, nous nous trouvons à une période critique de l’évolution de notre sport : où le cyclisme doit faire face à son histoire." Et le prochain chapitre sera sans doute le procès opposant l’USADA à Johan Bruyneel, l’actuel manager des frères Schleck au sein de la RadioShack.